Comment Staline a-t-il ordonné la disparition de Trotski ?

Lénine à la tribune


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Cliché non-truqué d'un photographe inconnu

Cette photographie a été prise sur la place Sverdlov à Moscou, devant le théâtre du Bolchoï, par un photographe inconnu. Elle montre des unités de l’Armée rouge rassemblées le 5 mai 1920. Au milieu de la place se trouve une estrade de bois, sur laquelle se trouve Vladimir Illich Lénine (voir sa biographie), gardé par Trotski (voir sa biographie) et Kamenev.
Lénine prononce un discours avant que les troupes soviétiques ne marchent contre l’armée du maréchal polonais Josef Klemens Pilsudski. La Russie était en guerre contre la Pologne. La guerre soviéto-polonaise (février 1919- mars 1921) fut l'une des conséquences de la Première Guerre mondiale. Les frontières entre les deux nouveaux États, ancien empire, la Russie soviétique et la Deuxième République de Pologne n'avaient pas été clairement définies par le traité de Versailles, les forces de Pilsudski étaient entrées peu de temps avant la prise de la photo en Ukraine.

La mort de Lénine pose le problème de sa succession ; une lutte oppose les principaux dirigeants du Parti communiste. Joseph Staline (voir sa biographie) usa de ses pouvoirs afin d'empêcher la publication du testament de Lénine, qui disait en Post-scriptum : "Staline est trop brutal, et ce défaut, pleinement supportable dans les relations entre nous, communistes, devient intolérable dans la fonction de secrétaire général. C’est pourquoi je propose aux camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et de nommer à sa place un homme qui, sous tous les rapports, se distingue de Staline par une supériorité - c’est-à-dire qu’il soit plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentionné envers les camarades, moins capricieux, etc." C'est ainsi que Joseph Staline devint secrétaire général du Parti communiste en 1922.

Staline devient donc maître de L’URSS et concentre entre ses mains tous les pouvoirs ; c’est un dictateur et fait l’objet d’un culte de la personnalité, l’art devient alors un outil de propagande. Il entreprend un programme de "construction du socialisme dans un pays", qui débouchera plus tard sur les excès de la collectivisation forcée des exploitations agricoles privées. Trotski reste pourtant dans la mémoire collective comme l’un des personnages clés de la révolution d’octobre. Il a participé à la victoire des bolchéviks durant la guerre civile. De nombreuses photographies attestent du rôle central joué par Trotski après la chute de la dynastie des tsars, et des liens étroits qu’il entretenait avec Lénine.

Pour maintenir sa domination, Staline doit impérativement effacer le souvenir du rôle politique joué par Trotski. Les objectifs politiques de ce dernier, sa théorie de "révolution permanente" qui part de Russie pour s’étendre à d’autres pays, contredisent les intentions de Staline. C'est ainsi qu'une deuxième photographie quasi-identique à la première, qui fut prise par un photographe professionnel, G.P Goldstein, sera retouchée : Trotski et Kamenev seront remplacés par cinq marches en bois, il s'agit du trucage que nous allons étudier dans la sous-partie suivante, sur le photomontage..

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Photographie truquée de G.P Goldstein

Le cliché truqué sera reproduit et diffusé en très grande quantité. La version originale paraît pour la dernière fois en 1927 à l’occasion du dixième anniversaire de la révolution russe, lorsqu’elle est utilisée pour une carte postale avant-gardiste. Seule la photo retouchée sera utilisée ultérieurement. Au cours des années qui suivent, cette photo devient une véritable icône en Union soviétique, et continua d’être largement diffusée sous forme de tirage et de carte postale. La photographie non-truquée permettra quant à elle, de lever le voile sur la supercherie.

Nous avons décidé d'utiliser ce trucage photographique pour étayer notre raisonnement pour deux raisons principales : premièrement, cette photographie est devenue célèbre car elle "prédit" l’avenir de Trotski, qui sera évincé du pouvoir par Staline ; deuxièmement, elle montre bien la propagande omniprésente dans la politique stalinienne ainsi que l'art qu'avait Staline de faire disparaitre ses ennemis l'un après l'autre.

Entre 1936 et 1938, Staline organise les Grands procès de Moscou, visant à éliminer les vétérans bolchéviks de la Révolution d'Octobre. Ces procès étaient bien sûr truqués par Staline et ses agents du NKVD (ancien KGB) qui étaient chargés d'établir des dossiers d'accusation envers les personnes visées (haute-trahison, sabotage). Ces procès contribueront à la construction du totalitarisme stalinien et à l'élimination progressive des ennemis de Staline. Entre autres, Kamenev, révolutionnaire ami de Lénine qui s’opposera à Staline et sera exclu plusieurs fois du parti avant d’être condamné à mort le 25 août 1936 lors de ces procès et fusillé.
Staline, non-content d'avoir déjà effacé Trotski des photographies décida de le faire éliminer purement et simplement, ainsi il sera le principal accusé lors de ces procès, mais réussira finalement à y échapper en partant en exil.

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Les Grands procès de Moscou.

Les deux clichés du 5 mai 1920 transforment l’action commune de la vieille garde bolchévique en mythe révolutionnaire. C’est dans ce but que la photo a été retouchée : sa destruction rimait avec la renonciation à l’un des documents photographiques les plus efficaces dans les premières années qui suivent la révolution d’octobre. Staline ne veut pas seulement entretenir le souvenir de cette époque, il veut faire partie de cette mémoire. Mémoire qu'il s’approprie pour se faire un rôle qui va bien au-delà de son importance historique, et qu’il ne peut jouer que si l’existence historique et politique de Trotski est effacée des mémoires des citoyens soviétiques, chose que Staline contrêtisera finalement en envoyant l'un de ses agents à la poursuite de Trotski dans un seul but : le faire disparaitre et ce, malgré son exil. C'est ainsi que Trotski fut assassiné en 1940, dans sa maison fortifiée au Mexique, par cet agent qui parvint à y pénétrer et qui lui asséna un coup de pic à glace en pleine tête.

La propagande stalinienne

Les photos où apparaissaient les opposants au régime comme Trotski, Kamenev et d'autres, sont truquées. Ils sont supprimés des clichés comme s'ils n’avaient jamais existé. Staline applique la censure et la répression, de nombreux écrivains ont été emprisonnés et tués ou sont morts de faim, comme Ossip Mandelstam, Isaac Babel, Boris Pilniak ainsi qu'Andreï Platonov. Lors des grandes purges telles que les Grands procès de Moscou, Staline se débarrasse de tous ses opposants qui sont exécutés ou déportés en Sibérie dans les goulags.

La propagande et le culte de la personnalité, définis dans l'introduction, ne sont en effet pas seulement assurés par le détournement photographique mais en fait par des éléments divers et variés tels que la mobilisation de l'art tout entier, l'endoctrinement et l'utilisation des médias.

Les films sont modifiés selon la volonté du gouvernement, comme par exemple un film du cinéaste Sergueï Eisenstein : "Octobre", qui relate les évènements d'octobre 1917, dont le scénario fut modifié sur ordre de Staline. La littérature est elle aussi influencée. Il existe également la peinture officielle, qui montre le réalisme soviétique (mouvement artistique pratiqué d'abord en Union soviétique puis dans les autres pays socialistes qui a pour objectif de peindre la réalité sociale (réalisme social en accord avec l'idéologie socialiste) est très utilisée. On y retrouve Plastov, Romas, Tvidze, Guerassimov ou encore Vladimirski qui mettent en scène le "petit père des peuples", souvent avec des enfants. Staline devient donc le seul maître à bord du navire comme le prouve l'image où il est à la barre d'un bateau (voir page d'accueil). Le bateau étant l'allégorie de l'URSS (drapeau) et du communisme (étoile rouge).

staline-enfant.jpgStaline représenté avec des enfants, peinture de propagande.

statue.jpg Des portraits et des statues à la gloire du communisme et de Staline sont également érigés dans tout l’URSS.

Le peuple est endoctriné, les faits sont falsifiés afin de faire de l'URSS un modèle uniquement positif, une fois réécris, ils sont imprimés dans les livres d'histoire des écoliers.
La propagande est diffusée dans la presse, à la radio puis à la télévision et enfin au cinéma. On retrouve dans la Pravda, le journal du Parti communiste soviétique, des poèmes en l'honneur de Staline et écrit par Rashimov.
Staline utilise également des affiches et des photomontages pour vanter l'industrialisation et la collectivisation des terres. Son image est partout, le visage serein, souriant et il semble ouvert et à l'écoute de son peuple. 

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De grands défilés militaires sont organisés afin de démontrer la puissance de l'armée et ainsi de Staline.

La propagande est donc un élément omniprésent dans le régime stalinien, le peuple est endoctriné et formaté selon la volonté de l'Etat.

Nous allons maintenant étudier les aspects physiquo-chimiques liés au trucage et ainsi à la disparition subite de Trotski et de Kamenev de la photographie.

Le photomontage

Un photomontage est un assemblage de différentes photographies dans le but d'en créer une nouvelle, que ce soit pour surprendre ou truquer le lecteur. Le photomontage associe à une photographie différents collages permettant l’ajout d’éléments sur la photographie et permettant retouches et trucages. Il est réalisé soit par collages ou par le tirage

La technique du photomontage est apparue dès 1850-1851. Le photomontage s'engage dès l'origine dans deux directions : la poésie (l'onirisme : état de prendre ses rêves pour des réalités) et la propagande politique. 
 

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Un des premiers photomontages réalisé en 1857 de O.G Rejlander intitulé "Deux façons de vivre". Plus d’une trentaine de clichés sont assemblés sur ce seul tirage.

D'un point de vue artistique, il propose de transformer ce qui est réel de manière poétique ou humoristique. Il s'est donc popularisé après 1917, en URSS, avec le mouvement constructiviste et des artistes comme Alexander Rodtchenko et El Lissitzky et surtout Klucis qui, en 1919, est l’ un des premiers artistes à réaliser un photomontage qu'il nomme "Ville dynamique". C’est également  a travers la revue soviétique LEF (Front gauche des arts), réalisé par des artistes constructivistes, que se diffusa la nouvelle technique. Rodtchenko, qui était l'un des responsables de la publication, en exploita de nombreuses possibilités, l'une d'entre elles étant la suite d'illustrations du poème de Maïakovski " De Ceci " (1923).

Les dadaïstes (comme Raoul Hausmann et John Heartfield), dans les années 1930 utiliseront également le photomontage. 
 

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Photomontage par collage, Raoul Hausmann

Certains gouvernements ont dans l'histoire eu recours au photomontage à des fins de propagande par l'image (affiches, couvertures de livres). Notamment, l’URSS et Staline comme nous l’avons vu précédemment. Bien que la technique utilisée pour "Lénine à la tribune" n’ait pas été clairement définie nous sommes quasi-sûrs qu’il s’agit d’un photomontage, très en vogue à cette époque, et dont le résultat aboutit au même type de modification.

Le photomontage a lieu lors de l’exposition. C'est l'étape où l'image présente sur le négatif est projetée sur un papier photosensible : le futur positif. Il s'agit ici d'une étape de développement permettant de passer du positif au négatif. 


Lors de l’exposition, le négatif est tout d’abord placé dans un projecteur particulier, appelé agrandisseur, il s'agit d'un système optique qui projette le négatif sur du papier photosensible. 

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Schéma d'un agrandisseur 

Après avoir traversé le négatif, la lumière diffusée par l’agrandisseur atteint un objectif qui projette alors une image agrandie ou réduite de ce négatif sur une le papier photographique. Cette étape à lieu sous lumière inactinique afin que la seule lumière projettée sur le papier photographique soit celle de l'agrandisseur.

Le papier photographique est impressionné. La zone sombre sur le négatif, représentant une zone lumineuse sur le sujet réel, ne permet pas à la lumière émise par l'agrandisseur de la traverser, aucune lumière ne parvient à passer cette zone et à s'imprimer sur le positif qui reste alors blanc à cet endroit, comme sur le sujet réel ; les zones blanches du négatif, qui représentent les zones sombres sur le sujet réel, permettent à la lumière de l'agrandisseur de les traverser pour ainsi noircir cette zone sur le positif. Les zones d’ombre et de lumière qui étaient inversés sur le négatif sont ainsi rétablies.

Cette étape permet de jouer sur plusieurs paramètres  comme la taille de l'image, sa densité, ou brillance et son contraste par le choix du cadrage, des papiers, des masquages. Le principe d'un masquage est de cacher certaines zones de la photo afin de les sous-exposer, ou de surexposer les parties non cachées. Exposer plus longtemps certains endroits permet de d’assombrir des zones trop claires ou au contraire en les masquant de retenir la lumière.

Par exemple :

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On souhaite un ciel plus foncé.

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On masque le paysage pour surexposer le ciel sous l’agrandisseur.

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Sur ce positif, le ciel est désormais plus foncé que sur le précédent.
Le masquage se fait avec les mains ou un morceau de carton fixé au bout d'une tige de fer, au dessus du papier, ou au contraire des feuilles de carton percées d'un trou.
 

Exemple de photomontage :

Le photomontage est, quant à lui, un tirage successif de plusieurs négatifs sur un même positif. il présente l’avantage de n'altérer en rien le négatif et les expériences de photomontage sur le même négatif peuvent dont être facilement réitérées.
 

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Voici les deux images que nous souhaitons superposer, en replaçant le ciel de l'image de gauche par le modèle de droite.
Il faut placer le négatif de la première image dans l’agrandisseur, le mettre à la taille désirée puis tracer le contour du ciel sur une feuille de carton noir.

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Ensuite, placer le négatif du ciel dans l’agrandisseur et le mettre à la taille désirée en s’aidant du contour du ciel.
Puis découper un nouveau carton en suivant le contour du ciel ayant la forme du bâtiment.

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Exposer le négatif du bâtiment en masquant le ciel à l’aide du cache afin de n’impressionner que le bâtiment sur le positif.
Exposez le ciel en masquant la partie du bâtiment sur le positif à l’aide du cache afin de n’impressionner que le ciel.

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Superposition des images des deux négatifs à l'aide de l'agrandisseur.

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Le résultat final : le ciel du bâtiment de la première image a été remplacé, le photomontage a été un succès.

Dans le cadre de "Lénine à la tribune", la même technique fut utilisée. La photographie originale était celle où Trotski et Kamenev aparaissaient, ils ont connu le même sort que le ciel de notre image : ils ont étés masqués à l'aide d'un cache, et remplacés par une simple image de planches de bois.

Ce n'est cependant pas la seule et unique technique de trucage photographique. En effet, dans le cadre de la photographie de la prise du Reichstag, nous allons voir que le trucage photographique peut-être également réalisé directement sur le négatif d'une image.

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